La prohibition du cannabis : l’apogée de l’ultralibéralisme

A Anvers, l’ASBL Trekt Uw Plant – le principal CSC (Cannabis social club) fonctionnant encore en Belgique – est dans le collimateur de la justice, avec l’incarcération, depuis début mai, de trois de ses responsables. Or, comme les autres CSC, le but poursuivi par cette association est salutaire : centraliser la production de cannabis, soustraire son commerce aux réseaux criminels, réguler la distribution pour ses membres et contrôler le produit sous tous ses aspects (dont la puissance et la qualité). Leurs membres voulaient tout simplement s’associer, sans aucun but lucratif, afin de mutualiser leur production personnelle, de la contrôler et de réguler en toute transparence leur consommation. En somme, assumer, encadrer, prévoir et accompagner une pratique qui, disons-le d’emblée, n’est pas sans danger.

Alors que ces activistes, consommateurs et producteurs tentaient de démontrer qu’une autre politique, tout à la fois responsable et en phase avec la réalité des consommations, était possible en dehors des réseaux criminels, le législateur et la justice ont décidé de les confondre avec les criminels qu’ils combattent au quotidien.

Un marché sans règles

Le marché du cannabis, bien que faisant l’objet d’une interdiction de principe, existe bel et bien d’un point de vue économique : nous avons des vendeurs, un bien de consommation et des consommateurs. En se nourrissant de cette interdiction de façade, nous faisons face à un marché sans règle, sans régulation et sans taxe. C’est l’apogée de l’ultralibéralisme. Un marché où les réseaux criminels et terroristes sont les grands gagnants et où les consommateurs sont les principales victimes.

Les mesures prises au nom de cette soi-disant lutte contre la production, la détention et la consommation du cannabis se sont, en effet, révélées totalement contre-productives : le nombre de consommateurs explose, des consommateurs de plus en plus jeunes et de moins en moins inhibés. Les dealers ne contrôlent pas les cartes d’identité de leur client…

Quant au produit, celui-ci n’a jamais été aussi puissant, disponible et banalisé qu’aujourd’hui. Puis, il y a ces équations imparables : plus la répression est intense, plus la production et la distribution augmentent ; plus la répression s’accroît, plus le marché illégal est violent, lucratif et attractif (Paul De Grauwe, UGent – KU Leuven 2013).

Un problème démocratique fondamental

Les autorités se targuent d’aider les consommateurs problématiques alors que la machine répressive les stigmatise et les rend honteux de ce qu’ils sont et font. Le droit pénal n’a jamais soigné quelqu’un d’une assuétude. Il est là pour prévenir et punir les comportements qui nuisent à la société. Or, a priori, la consommation d’une drogue, qu’elle soit licite ou non, ne nuit qu’à celui qui la consomme, qu’il s’agisse d’alcool, de sucre, de tabac ou de cannabis. On ne peut pas tendre une main et offrir de l’aide, alors que dans l’autre, on tient fermement une matraque et des menottes.

Dans une démocratie, le droit pénal doit être clair et prévisible. Or ce n’est pas le cas en l’espèce : la loi interdit strictement toute détention de cannabis, mais la directive de politique criminelle de 2005 organise une tolérance à géométrie très variable, laissée à la libre humeur des parquets ou des circonstances entourant la détention. Ce régime de tolérance ne fonctionne plus et est source de confusion et d’insécurité, tant pour l’Autorité publique (police, parquets, Cours, tribunaux, administration carcérale) que pour les consommateurs. Il s’agit là d’un problème démocratique fondamental.

Sur le plan des moyens financiers mis en œuvre au service de cette logique répressive, ce n’est pas de la résine qui part en fumée, mais c’est de l’argent, celui de tous les citoyens. Ce sont des moyens logistiques et humains considérables qui sont engagés, mais dont l’inefficacité est criante. A l’heure d’une austérité sans limite, les responsables politiques devraient s’interroger sur cette allocation inefficace de nos deniers.

Changer de paradigme

Après plusieurs décennies d’une politique répressive qui n’a jamais atteint ses objectifs, il est temps de changer de paradigme.

Je suis convaincu qu’en réglementant ce marché, nous sortirions les consommateurs de l’inévitable flirt avec les milieux criminels. En passant d’un système répressif à un système d’accompagnement des consommateurs, ces derniers s’éloigneraient de pratiques solitaires et isolées, seraient correctement informés sur le produit qu’ils consomment et seraient aidés et non marginalisés. En régulant, l’Etat peut aider concrètement ceux qui souffrent de leur consommation.

Les moyens financiers gaspillés dans cette politique disproportionnée et inadéquate doivent être réorientés vers les structures de prévention, d’accompagnement et de réduction des risques qui font au quotidien un travail admirable malgré leurs moyens outrageusement insuffisants.

Marx disait que «  celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la répéter  ». Aurions-nous oublié l’échec de la prohibition de l’alcool ? Ce sont les mêmes symptômes qui nous giflent aujourd’hui mais pour une autre substance : des réseaux criminels forts qui se nourrissent de cette prohibition, un produit frelaté et une aggravation des dommages sanitaires.

La réglementation implique non pas un large « laisser faire » ou pire encore une banalisation, mais bien de prendre le contrôle de ce marché en y instaurant des règles claires et strictes. Consommer du cannabis n’est jamais anodin et c’est précisément pour cette raison que nous ne pouvons abandonner ce phénomène à des intérêts criminels et financiers.

Dans le cadre de cette réflexion, la Belgique doit prendre la mesure du momentum international, au moment où des pays comme le Canada ou l’Uruguay prennent le chemin de la réglementation. Notre pays a toujours démontré son avant-gardisme dans des débats sociétaux fondamentaux. Il est temps qu’il le démontre une nouvelle fois.

Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

Source : Le Soir

Auteur: Raphaël Carrez

Partager cet article :