Cannabis thérapeutique en France : pendant que 300 000 patients souffrent, le décret qui changerait tout dort dans un tiroir

L’expérimentation est finie, le décret n’est pas signé, et des milliers de malades en impasse thérapeutique n’ont aucune solution légale. Récit d’un blocage administratif aux conséquences très concrètes.

Vous souffrez de douleurs neuropathiques si intenses qu’aucun antalgique classique ne vous soulage. Votre neurologue vous parle du cannabis thérapeutique. Bonne nouvelle ? Non. En France, en mai 2026, il ne peut pas vous le prescrire. L’expérimentation est terminée, le traitement existe, mais le décret qui permettrait de le rendre accessible n’a toujours pas été signé.

750 patients sous traitement, 300 000 en attente

Lancée en mars 2021 sous l’égide de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), l’expérimentation française du cannabis thérapeutique a impliqué environ 3 000 patients souffrant de pathologies sévères. Cinq indications étaient couvertes : douleurs neuropathiques réfractaires, épilepsies pharmacorésistantes, spasticité liée à la sclérose en plaques, nausées persistantes sous chimiothérapie et soins palliatifs.

Depuis mars 2024, plus aucun nouveau patient ne peut entrer dans le dispositif. Seuls ceux déjà inclus continuent de recevoir leur traitement — ils sont environ 750 aujourd’hui. La prise en charge a été prolongée jusqu’au 31 mars 2026, et le ministère envisage une extension jusqu’à la fin de l’année. En face, les associations estiment que près de 300 000 malades en France pourraient bénéficier de ces traitements. L’écart entre les deux chiffres résume à lui seul l’ampleur du blocage.

Des résultats probants, un bilan qui convainc au-delà des frontières

Le bilan clinique de l’expérimentation ne prête guère à la controverse. Les retours des médecins, pharmaciens et patients convergent : bonne tolérance, effets secondaires limités — essentiellement une légère somnolence — et un bénéfice thérapeutique réel pour les patients en impasse. Les traitements se présentent sous forme d’huiles sublinguales ou de solutions buvables, avec des dosages précis de THC et de CBD. Rien à voir avec un usage récréatif : le cannabis médical est prescrit à l’hôpital, suivi en ville, et la voie fumée a été d’emblée exclue par l’ANSM.

Fait remarquable : ces données françaises ont déjà servi à d’autres pays. L’Espagne, qui a présenté fin 2024 un projet de décret royal encadrant le cannabis médical, s’est appuyée sur les résultats de l’expérimentation hexagonale pour étayer son propre cadre réglementaire. Le texte espagnol, soumis à la Commission européenne via la procédure TRIS, pourrait entrer en vigueur avant que la France n’ait finalisé le sien. La situation est paradoxale : la France exporte ses résultats scientifiques mais ne les applique pas chez elle.

Le verrou : un décret, une saisine, un calendrier incompressible

Pour comprendre le blocage, il faut suivre la chaîne administrative. Première étape : le ministère de la Santé doit signer un décret fixant les conditions de prescription, de production et de distribution du cannabis médical. Ce décret déclenche la saisine de la Haute Autorité de santé (HAS), seule habilitée à évaluer l’intérêt thérapeutique des traitements et à déterminer les taux de remboursement. Sans cet avis, les industriels ne peuvent pas fixer leurs prix de vente. Et sans prix, pas de mise sur le marché.

Même dans le scénario le plus optimiste, le processus prend du temps. Si la HAS était saisie rapidement, elle rendrait son verdict vers fin octobre ou début novembre 2026. Viendrait ensuite la mise sur le marché proprement dite — logistique, approvisionnement, formation des professionnels de santé autorisés à prescrire. Résultat : le cannabis médical ne sera pas disponible en pharmacie avant le printemps 2027, au mieux.

Le piège de la présidentielle

C’est ici que le calendrier politique entre en collision avec le calendrier sanitaire. Si la HAS n’est pas saisie avant l’été 2026, le retard devient irréversible. Le Sénat ne siégera pas en septembre, en raison des élections sénatoriales. Puis la campagne présidentielle de 2027 absorbera toute l’énergie politique. Les associations de patients redoutent un scénario déjà vécu : en 2022, le sujet avait disparu des radars législatifs pendant la séquence électorale.

Le risque est que la loi de financement de la Sécurité sociale qui porte le dispositif ne soit tout simplement pas reconduite, faute de volonté politique en période pré-électorale. Six ans d’expérimentation, des milliers de patients documentés, un consensus scientifique — tout cela pourrait s’effacer devant un simple retard de signature.

Des patients livrés à eux-mêmes

En attendant, les malades exclus du programme se débrouillent comme ils peuvent. Certains se tournent vers le marché informel, avec les risques que cela comporte : absence de contrôle qualité, dosages approximatifs, produits potentiellement contaminés. D’autres tentent de se soigner à l’étranger. Un patient français muni d’une ordonnance peut théoriquement se faire prescrire du cannabis médical dans un pays européen où il est légal — l’Allemagne, les Pays-Bas, le Portugal — puis aller chercher son traitement sur place. Mais aucune livraison n’est possible en France, et les remboursements transfrontaliers restent un parcours d’obstacles.

Une pétition déposée sur le site de l’Assemblée nationale illustre cette détresse. Son auteur, atteint d’un cavernome du tronc cérébral, y décrit des douleurs neuropathiques quotidiennes qu’aucun médicament conventionnel ne parvient à soulager. Il rejoint les nombreux témoignages de patients souffrant de fibromyalgie, de syndrome post-poliomyélite ou de malformation de Chiari — des pathologies rares dont la prise en charge de la douleur reste un défi majeur.

Un consensus sans précédent, une décision qui ne vient pas

Le plus troublant dans cette affaire, c’est l’absence de véritable opposition au cannabis thérapeutique. Le sondage Norstat d’avril 2026 place le soutien populaire à 92 %. Un collectif transpartisan de parlementaires réclamait déjà la généralisation en 2023. Les laboratoires comme Boiron, qui ont participé à la distribution des huiles pendant l’expérimentation, se disent prêts à fournir du cannabis de qualité pharmaceutique. Même au Rassemblement national, la position officielle n’est pas hostile au volet médical.

Le blocage n’est donc ni scientifique, ni industriel, ni même véritablement politique au sens partisan du terme. Il est bureaucratique. Un décret attend dans un tiroir ministériel. Tant qu’il n’en sort pas, 300 000 patients potentiels resteront sans solution légale — dans un pays qui a pourtant produit les données pour prouver que le traitement fonctionne.

Source : https://www.parlons-politique.fr/economie-societe/sante/cannabis-therapeutique-en-france-pendant-que-300-000-patients-souffrent-le-decret-qui-changerait-tout-dort-dans-un-tiroir_15694

Publié le 1/05/2026

Auteur: Principes Actifs 1

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