Au Canada, le bon filon du cannabis

Au Canada, le bon filon du cannabis

La légalisation, le 17 octobre 2018, de l’usage récréatif de la marijuana par le gouvernement de Justin Trudeau a déclenché une véritable course à la production dans le pays.

Le Willy Wonka du cannabis est canadien et, dans la vraie vie, il s’appelle Bruce Linton. En 2013, cet homme d’affaires de 51 ans cherche un lieu pour accueillir Canopy Growth, jeune pousse qu’il vient de créer et qui va devenir, il ne le sait pas encore, l’un des plus importants producteurs de cannabis du pays. Il jette son dévolu sur Smiths Falls, dans le sud de l’Ontario. Cette petite ville est le berceau d’une ancienne chocolaterie, Hershey. Jadis moteur économique de la municipalité, l’entreprise américaine a subitement déserté pour s’installer au Mexique, après cinquante années de bons et loyaux services. En pleine décrépitude, la bourgade voit alors dans la promesse de Canopy Growth de recruter 150 personnes une opportunité inespérée. Six ans plus tard, la société compte 1000 employés à Smiths Falls et 2500 à travers le monde. Dans la ville ontarienne, Canopy Growth n’en finit plus de s’étendre.

« Lorsque Bruce Linton a annoncé son intention de se lancer dans le cannabis, tous ses amis ont pensé qu’il était fou », raconte Adam Greenblatt, chargé du marketing et de la stratégie de marque pour l’entreprise. La réalité a largement dépassé les attentes. Aujourd’hui, Canopy est implantée en Jamaïque, Australie, République tchèque, Allemagne, Espagne, Colombie ainsi qu’aux Etats-Unis, Lesotho, Danemark, Brésil et Chili. Et son expansion se poursuit.

Après avoir légalisé le cannabis médical, en 2014, le Canada est devenu, le 17 octobre dernier, le deuxième pays du monde (après l’Uruguay) à autoriser la consommation de pot pour un usage récréatif. Ces mesures législatives ont déclenché un véritable boom économique, qui est en train de changer le visage agricole et commercial du pays. D’est en ouest, les producteurs de cannabis investissent massivement.
En ville, les boutiques officielles ne désemplissent pas, au point de faire face à une pénurie de produits. Moins de la moitié des références annoncées sont effectivement disponibles et les étals demeurent désespérément clairsemés au dire de certains consommateurs. Au Québec, les magasins, qui devaient fonctionner sept jours sur sept, ont été contraints de limiter leurs horaires d’ouverture. En Ontario, les sites de vente en ligne, seul canal légal pour se procurer du cannabis jusqu’au printemps, ont régulièrement affiché des ruptures de stock. Selon Statistique Canada, les dépenses liées à l’achat de marijuana se sont élevées à 5,9milliards de dollars en 2018, dont 4,7 provenaient encore du marché illégal. Une tendance que les producteurs officiels espèrent bien inverser d’ici à quelques années. Le plus gros défide l’industrie aujourd’hui? Disposer d’une capacité suffisante de production et de traitement du cannabis!

En dépit de l’actuelle pénurie, les perspectives de développement de la filière s’annoncent prometteuses. « Le cannabis n’a pas encore livré tous ses secrets, explique James Eaves, professeur au département de management de l’université Laval. Dans les prochaines années, des centaines de nouveaux composés seront découverts et contribueront à enrichir les producteurs. » Comme tous ses concurrents canadiens, le géant ontarien lorgne du côté des produits comestibles dérivés. La vente de boissons, sucreries et autres aliments devrait en effet être autorisée au Canada avant la fin de cette année. Canopy Growth espère ainsi remettre prochainement en marche le coeur de l’usine d’autrefois, à Smiths Falls, pour produire des tablettes de chocolat estampillées d’une feuille de marijuana. Elaborées à base de fèves de cacao, elles contiendront aussi – et surtout – des cannabinoïdes. Autre projet, une bière au cannabis – l’américain Constellation Brands, l’un des leaders mondiaux des vins et spiritueux, détient désormais 35 % du capital de Canopy Growth.
A la clef, de juteux profits que se partageront les entreprises pionnières en la matière. De quoi stimuler les investissements et les recrutements chez tous les producteurs canadiens, et ils sont nombreux : Tilray, Aphria, Cronos, Aurora ou encore Hexo, qui partagent les mêmes ambitions que Canopy Growth.

De l’avis du Franco-Britannique Nick Davies, directeur marketing de Hexo Corp, le Canada est devenu le laboratoire géant des promesses du nouveau business du cannabis : « Nous sommes passés du marché médical en 2014 au marché récréatif en 2018, et nous visons désormais un marché mondial », résume-t-il. « Grâce au commerce international, le cannabis devrait rapporter jusqu’à 9 milliards annuellement », renchérit le Pr James Eaves.

ET MAINTENANT, UN CURSUS « HERBE » À LA FAC

A Smiths Falls, les 47 salles de floraison de Canopy, qui accueillent les boutures clonées issues des plantes mères, sont pleines à craquer. Dans les laboratoires, des scientifiques penchés sur leurs appareils électroniques s’attellent à développer de nouveaux produits. Dans les couloirs immaculés, un bal incessant de travailleurs, venus déposer dans la chambre forte leurs précieuses cargaisons de fleurs séchées, de gélules d’huile de cannabis et sprays aux propriétés euphorisantes ou, au contraire, apaisantes.

Selon le site d’information américain Marijuana Business Daily, le Canada pourrait créer jusqu’à 150000 emplois liés à l’industrie du cannabis au cours des prochaines années. Des formations de techniciens spécialisés ont d’ores et déjà été ouvertes au Nouveau-Brunswick et au Québec. Même la prestigieuse université McGill, à Montréal, a créé un diplôme! La Française Véronique Hamel, arrivée chez Hexo en janvier dernier comme directrice de l’innovation, confirme : « Nous souhaitons recruter les meilleurs pour des postes à très haute valeur ajoutée. »

Le jour de la légalisation du cannabis récréatif, Hexo ne comptait que 317 employés; ses effectifs devraient atteindre 1350 personnes cet été. « Le cannabis est encore stigmatisé en France, mais c’est une fierté de participer à l’émergence d’une nouvelle industrie, confie Véronique Hamel. La France est d’ailleurs bien placée pour fournir du personnel, car il existe chez nous une expertise scientifique tant en cosmétologie que dans les produits naturels. » Avis aux candidats, qu’ils aient ou pas l’habitude de se rouler des pétards. Y. B.

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Source : lexpansion.lexpress.fr

Auteur: Philippe Sérié

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