Santé : Pourquoi la Creuse veut expérimenter le cannabis thérapeutique ?

La culture du chanvre dit industriel est autorisée. © Mathieu Tijeras

Aux grands maux… les grands remèdes ? Et si on soignait la Creuse de son mal économique en expérimentant la légalisation du cannabis qui soulagerait du même coup bien d’autres douleurs ? Éric Correia, le président du Grand Guéret, y croit dur comme fer. Et il n’est pas le seul.

En proposant son plan particulier pour la Creuse, le président Macron s’attendait-il à cette idée pas si fumeuse que ça : en faire une terre d’expérimentation pour la légalisation du cannabis à usage thérapeutique ? Le projet a d’abord fait sourire… Sauf qu’il n’a rien de délirant : légaliser pour soulager la douleur et réveiller la Creuse de sa léthargie économique, Éric Correia, le président de l’Agglo du Grand Guéret y croit.

Et il n’est pas le seul depuis que l’idée – sans doute la plus originale qui a rejoint la pile des propositions – a fait son chemin au-delà du simple buzz.

« C’est un produit dont la pharmacopée a besoin, insiste Éric Correia, par ailleurs infirmier formé à la gestion de la douleur. Certains patients l’utilisent pour des céphalées très fortes par exemple. Il est très efficace contre la douleur mais pas seulement. Il a d’autres vertus contre les tremblements, les convulsions, la sclérose en plaques… »

 

Ça n’arrête pas  la douleur mais  ça l’apaise et elle devient gérable.

Romain (*) en sait quelque chose. Depuis cinq ans, le cannabis soulage ses douleurs dorsales. Trois vertèbres décalcifiées avec becs de perroquet suite à un accident du travail en 2011 : « sur une échelle de 1 à 10, on va dire que la douleur était de 6 au plus calme et de 8 au plus fort ». Une douleur au quotidien que le jeune homme supporte à grands renforts d’anti-inflammatoires et d’anti-douleurs pendant deux ans.

Malade du cancer, il fumait du cannabis pour soulager ses douleurs : la justice le dispense de peine

« J’étais sous morphine, j’ai eu droit à tout, à des doses astronomiques. Ça me soulageait mais ce n’était pas le top avec tous les effets secondaires que je supportais et surtout ça me pourrissait la santé : le corps met quand même plus de trente ans à évacuer toutes les molécules. »

Dans la parfaite illégalité

Un an après son accident, la dose de médicaments a doublé mais ne supportant plus la morphine, Romain cherche alors des solutions alternatives.

« J’ai vu un reportage sur le cannabis au Colorado. J’en ai parlé après avec plusieurs médecins. Le plus dur, ça a été detrouver du cannabis thérapeutique, plus riche en CBD qu’en THC. Alors, j’ai commandé des graines sur Internet, ça, on a le droit, et je les fais pousser chez moi. Oui, c’est illégal, un jour ou l’autre ça va me tomber dessus. Mais ça me soulage. Ça n’arrête pas la douleur mais ça l’apaise et elle devient gérable. Ça décontracte tous les muscles, je n’ai plus de tension dans le dos. Aujourd’hui, sur l’échelle de la douleur, je dirais que je suis à 2 sur 10. »

Le conseiller régional Eric Correia propose de faire de la Creuse le labo de la légalisation du cannabis (2017)

Et surtout plus aucun médicament à prendre. Bref, que des bienfaits à entendre Romain qui fume quotidiennement. À un détail près : il est dans la plus parfaite illégalité.

La morphine est bien passée dans les mœurs, pourquoi un autre produit issu d’une drogue ne pourrait pas l’être

Un comble pour Éric Correia, une « hérésie » même pour Florent Buffière, responsable communication du réseau NORML France (**).

« Des personnes qui sont malades à vie, atteintes de Parkinson, de sclérose en plaques, doivent supporter les traitements et leurs effets secondaires. Avec le cannabis à usage compassionnel, le rapport bénéfices/risques est bien plus avantageux. Mais ces gens sont reconnus coupables. On a plus de vingt ans de retard sur la Californie. La première urgence, c’est de décriminaliser. On doit déstigmatiser le produit et l’usager. »

Un sentiment largement partagé par le président de l’Agglo du Grand Guéret. « Il y en a marre. C’est fou de se mettre en danger par rapport à la loi uniquement pour soigner ses douleurs. » Fou aussi de ne pas pouvoir produire en France ce que l’on « peut commander sur Internet ». Fou enfin de ne pas saisir aujourd’hui une occasion qui ne se représentera pas.

 

Une culture déjà très réglementée

« À un moment donné, ça sera autorisé. Mais si dans trois ans on n’a pas avancé sur ce dossier, ça sera fichu pour la France. Un peu plus de 35 Etats des États-Unis autorisent le cannabis thérapeutique et récréatif, d’autres seulement le cannabis thérapeutique. En Europe, la France reste le seul pays où il n’est pas légalisé. On est le pays le plus répressif mais aussi celui où il y a le plus de consommateurs ! Soit on attend que ce soit les Allemands qui nous l’exportent, soit on est plus intelligent et on nous autorise à le faire en Creuse. Ici, on a des producteurs de chanvre intéressés : cette économie, cette filière, on est capables de la construire. Au Colorado, ils ont créé 18.000 emplois en trois ans. Imaginez ici ce qu’on peut gagner en emplois et en nouvelle population si on se lance. »

Certains élus plutôt favorables

Rappelant que « la morphine est bien passée dans les mœurs, pourquoi un autre produit issu d’une drogue ne pourrait pas l’être », questionne le conseiller régional qui s’est déjà assuré le soutien d’un laboratoire suisse et l’intérêt de chanvriers et autres producteurs de plantes médicinales.

Mais l’idée n’est pas (encore) arrivée jusqu’au sommet gouvernemental. Stoppée dans son élan en préfecture creusoise. Trop innovante ? Pourtant, des soutiens inattendus se manifestent.

C’est le cas de Vincent Turpinat, le suppléant du député LREM, Jean-Baptiste Moreau, qui est plutôt favorable à l’idée. Lui aussi est infirmier et mesure le bénéfice pour les patients après avoir travaillé dix ans en addictologie. Et, lui aussi, « estime que la Creuse a un coup d’avance à prendre sur une légalisation qui, de toute manière, finira par arriver ».

Séverine Perrier

(*) Le prénom a été modifié.

(**) Association ouverte aux citoyens, aux professionnels et aux associations qui souhaitent une réforme des lois sur le chanvre et les autres stupéfiants.

//www.lamontagne.fr/gueret/economie/sante/2018/04/26/pourquoi-la-creuse-veut-experimenter-le-cannabis-therapeutique_12828086.html

Source : lamontagne.fr

Auteur: Philippe Sérié

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